Depuis le début des années 80 en France, nous entendons parler du
« malaise » des banlieues. Les derniers évènements de Novembre 2005
n’ont été qu’un rappel du dit malaise. Il est issu de plusieurs facteurs qui
sont toujours difficiles à comprendre aujourd’hui.
Il y a, certes, beaucoup d’écrits sur les différentes populations vivant
dans les banlieues. Beaucoup de chercheurs de disciplines diverses telles que
l’histoire, l’économie, la politique, la psychologie et la sociologie se sont
penchés sur ce sujet. Tous apportent leur vérité propre à leur discipline.
Cependant, les études ethnopsychiatriques, psychiatriques,
psychanalytiques, en France, ne sont pas autant développées que les premières
disciplines citées. Notamment concernant notre objet de recherche qui porte sur
les moyens défensifs culturels.
Quand on parle de banlieue, on parle nécessairement de la population qui
y habite, population si diversifiée qu’il est difficile de faire des
généralités. De telles différences dans ces populations impliquent une
diversité culturelle voisines, les unes des autres.
Cette diversité culturelle pose semble-t-il un problème en France, un
sentiment que l’on observe souvent dans les média. Source de nombreux
fantasmes, la banlieue « délie » les langues des nombreux penseurs et
chroniqueurs portés sur le sujet. Tous les maux lui sont attribués et l’Autre
en est la cause.
Cependant, la banlieue est aussi
le lieu de créations nouvelles, de réussites et de connaissances. Sa population, si diverse, a
su se constituer une identité propre, son « label », notamment chez
les plus jeunes. Ces individus, qui sont issus d’horizons différents, se sont
offerts le luxe de métisser leur culture entre elles, sûrement dans le but de
mieux vivre ensemble.
Ainsi, la banlieue, pour l’observateur averti, peut être un laboratoire
du vivant, du vivre ensemble, du culturel et de ce lien social parfois tant décrié, à l’image d’un chaudron
toujours en pleine ébullition.
Le sujet de cette étude portera sur l’Autre en tant qu’être de culture.
Plus précisément sur la prégnance de la culture dans la construction
identitaire. Ainsi, comme à l’image de
l’œuvre de Georges Devereux, il est peut être possible, d’identifier des
invariants culturels mais également à penser la culture comme universelle.
Le quotidien précaire dans lequel vie une partie de la
population des banlieues, la proximité policière qu’elle subit jour après jour,
et tenant compte des rivalités entre bandes de quartiers qui parfois sont
meurtrières, sont trois caractéristiques de certaines villes de la banlieue
parisienne et plus précisément de certaines cités (les Bosquets à
Montfermeilles, les 4000 à La Courneuve, la Grande Borne à Grigny …). Nous
remarquons que ces trois éléments, que sont la présence policière, la précarité
et les rivalités de voisinage, faisaient aussi partie du décor dans les
colonies Françaises et notamment dans les quartiers des colonisés.
Ainsi, en peuplant ces quartiers avec de nombreux travailleurs Africains
immigrés des anciennes colonies Françaises
avec leurs familles, certains problèmes rencontrés pendant l’ère
coloniale ont, eux aussi, « immigrés ». Notamment les difficultés
économiques de ces familles et cette situation angoissante qu’est le contrôle
des papiers d’identité à répétition aux abords des quartiers sensibles. Ces
deux faits et plus précisément le second, nous interrogent sur la manière
qu’ont, par exemple, les jeunes de ces quartiers de se percevoir comme
Français.
En effet, pour appuyer cet argument, pendant ce fameux mois de novembre
2005 la loi prorogeant l’application de la loi N° 55-385 du 3 avril 1955 a été
réactivée pendant un certain temps par le gouvernement. Est-ce un hasard si
cette loi rétablie pendant un temps, avait été votée à l’Assemblée Nationale au
début de la guerre d’Algérie.
Nous savons aujourd’hui que la colonisation a perturbé le processus
identitaire des peuples colonisés (un autre exemple, avec les Harkis qui sont
des Algériens ayant fui leur pays avec les militaires Français lors de
l’indépendance de l’Algérie. Ils se sentaient probablement plus Français mais,
en arrivant en France, ils se sont retrouvés parqués dans des camps à la sortie
des villages, non reconnus comme français, sans identité).
Or, Frantz FANON écrit dans les Damnés de la terre en introduction
du chapitre des cas psychiatriques rencontrés pendant la guerre
d’Algérie : « La vérité est que la colonisation, dans son essence, se
présentait déjà comme une grande pourvoyeuse des hôpitaux psychiatriques. Dans
différents travaux scientifiques nous avons, depuis 1954, attiré l’attention
des psychiatres français et internationaux sur la difficulté qu’il y avait à
« guérir » correctement un colonisé, c’est-à-dire à le rendre homogène
de part en part à un milieu social de type colonial. Parce qu’il est une
négation systématisée de l’autre, une décision forcenée de refuser à l’autre
tout attribut d’humanité, le colonialisme accule le peuple dominé à se poser
constamment la question :
« Qui suis-je en réalité ? » »[1].
Si nous sommes en accord avec Frantz FANON, alors avant d’immigrer en
France, l’individu était toujours à la recherche de son identité. Ce qui, une
fois parti de son pays natal, ajouta une difficulté supplémentaire à son
« adaptation », « assimilation », « intégration »
dans le pays d’accueil. De plus, il a fallu en tant qu’immigré, passer du
statut de colonisé à celui de réfugié économique. Lequel des deux a pris le pas
sur l’autre ?
Autrement dit, un individu qui a du mal à se reconnaître, à s’identifier
ou qui est dans un questionnement identitaire parce qu’il immigre, ses
interrogations auront un impact au niveau de l’éducation de ses enfants et de
la transmission culturelle, d’autant plus si ce pays d’accueil est l’ancien
pays colonisateur. Ainsi ces enfants devraient avoir, eux aussi, un
questionnement identitaire qui tendrait vers une ambivalence entre la culture
et les normes sociales du pays des origines familiales et celles du pays
d’accueil.
Pour ce qui est du conflit psychique, le Laplanche et Pontalis le définit
plus particulièrement comme résultant « des exigences internes
qui s’opposent.]…[la psychanalyse considère le conflit comme constitutif
de l’être humain et ceci dans diverses perspectives : conflit entre le
désir et la défense, conflit entre les différents systèmes ou instances,
conflits entre les pulsions, conflit oedipien enfin ou non seulement se
confrontent des désirs contraires, mais ou ceux-ci s’affrontent à l’interdit »[2].
Cette définition nous dit clairement que le conflit est une composante de
l’identité. Pour la population qui nous intéresse ici, le conflit ne peut-être
que différent de celui de la population d’accueil ; il en va de même
concernant leur quête identitaire.
Autrement dit, la construction de l’identité du sujet s’abreuve de son
environnement familial et extrafamilial. La culture, sur le plan familial, sera
première pour le développement psychique de l’individu. Cependant sur le plan
extrafamilial, la culture et les normes sociales du pays dans lequel il vit
ainsi que les différentes normes sociales et culturelles de son quartier
influeront aussi sur celui-ci.
Par conséquent, le conflit identitaire pour le sujet se situe sur trois
plans culturels différents : familial, environnemental (le quartier, la
cité) et national.
Illustrons par un exemple notre idée. Aujourd’hui, pour un individu
vivant dans une cité de la région parisienne sa culture familiale peut être
africaine, la culture de la « cité » peut être la culture et les normes
du hip-hop et la culture nationale est la culture française. Nous remarquons
ici trois cultures qui s’alimentent les unes des autres de façon différentes,
mais qui sont loin d’être représentatives de la population générale française.
Selon G. Devereux, « les moyens défensifs que la culture met à la
disposition de l’individu afin de lui permettre de refouler ses pulsions
culturellement dystones peuvent s’avérer insuffisantes ». Nous pouvons
supposer lorsque la culture familiale est différente de la culture nationale,
que les moyens défensifs proposés par la société nationale, française par
exemple, ne soient pas introjectés ou tout du moins plus difficilement par la
population de ces cités, qui dans certains cas les dénient apriori.
Nous faisons donc l’hypothèse que les « moyens défensifs »
proposés par la culture française, au
sujet « normal » issu des populations immigrées des anciennes
colonies sont, soit difficilement introjectés soit, tout simplement déniés.
Cette population n’a pas la possibilité d’intérioriser suffisamment les
normes culturelles françaises qui lui permettraient une certaine
« adaptabilité créatrice », c’est-à-dire, entre autre, une certaine
identification à la population française. De ce fait, le sujet ne peut pas se
libérer de son angoisse, d’extérioriser ses pulsions dystones à la culture
française. D’où, en partie, le malaise ambiant depuis vingt ans dans ces
quartiers.
Ainsi, ne faisons plus semblant de s’étonner que les bibliothèques, les
écoles sont incendiées par des jeunes « banlieusards ». Les grands
penseurs, les hommes politiques et certains éditorialistes s’insurgent contre
ces actes de vandalisme des lieux dont la symbolique est le Savoir (moyen
défensif culturel). Visiblement ils n’ont pas assez réfléchi au problème qu’ils
ne peuvent percevoir que de leur point de vue culturel de blanc européen. Ne
leurs en voulons pas, car nous ne pouvons pas penser un sujet dont on ne
soupçonne pas l’existence ; la transmission culturelle ?
C’était en juin 1982, toute la famille était réunie devant la fameuse demi-finale
France-Allemagne en Espagne. A l’époque j’avais onze ans, loin de comprendre ce
qu’il se jouait au niveau culturel à ce moment précis. Pendant les
prolongations de ce match j’ai entendu tant d’insulte sur les Allemands et des
remarques qui faisaient référence à cette période de l’histoire qu’est l’occupation, qu’aujourd’hui je constate
qu’un traumatisme qui touche l’ensemble d’une population se transmet de
génération en génération. Alors je pose la question qui a été traumatisé
pendant la colonisation, qui a été dominé ? Certainement pas le peuple de
France. Donc si les Français peuvent avoir autant de rancoeur pendant un match
de foot après un peuple avec lequel il n’est plus en guerre depuis 37 ans,
alors il peut-être humain pour les peuples des anciennes colonies Françaises et
de leurs descendants d’en avoir aussi, non ?
Je rappelle que l’occupation allemande n’a durée que 5 à 6 ans. Alors que
pour les colonies le traumatisme s’est étalé sur plusieurs générations.
Maintenant ouvrez grand vos yeux et observez dans quelles conditions de vies
nous (dé-) laissons vivre ces populations dans nos banlieues. Pas d’accès au
logement, encore moins au travail, pas d’accès à la vie tout simplement. Voilà
où nous mène la « négation culturelle », le déni de l’Autre : à
la violence. Pourquoi parle-t-on autant de devoir de mémoire de nos
jours ?
Je suis né d’une mère Normande et d’un père Kabyle. Je ne veux pas brûler
la France, cependant je ne veux pas que la France m’exclu.
A suivre...
[1] F. Fanon, les damnés de la
terre, La Découverte & Syros, Paris, 2002, p. 239-240.
[2] J. Laplanche et J-B
Pontalis, Vocabulaire de la psychanalyse,Quadrige & Puf, 3ème
édition, Paris, 2002, p. 90.
|