Maintenant que certaines notions, dans un but de compréhension, ont été
précisées, développons notre point de
vue. Dans cette recherche, nous nous intéressons aux problèmes, dépendant de la
culture française, qui sont posés aux
individus dont les parents ont immigré des anciennes colonies françaises
d’Afrique.
Dans un premier temps nous tenterons d’appréhender les difficultés que
rencontrent ces individus dans la société française à introjecter les moyens
défensifs culturels. Dans un second temps, nous discuterons du problème que
pose les préjugés véhiculés par les médias dans les analyses de certains
chercheurs sur la banlieue.
Aujourd’hui, la mobilité de l’homme est devenue nécessaire à sa survie.
Les candidats à l’immigration quelque soit le pays d’origine sont de plus en
plus nombreux, même si les média en France se focalisent plus sur les pays
Africains.
En effet, dans la presse, nous observons différents termes pour désigner
l’immigrant, comme les mots « réfugié économique » ou « réfugié
climatique ». Nous sommes aux portes d’un nouveau monde, pour lequel le
métissage des populations ainsi que le métissage culturel qui en résulte est
inéluctable.
Les pays occidentaux, en réponse à la pression économique, cherchent les
moyens de contrôler ces flux migratoires
constants. Ils tendent à un repli sur eux-mêmes en intensifiant la répression à
leurs frontières. Nous citerons deux exemples pour soutenir notre propos.
Les Etats-Unis construisent depuis peu, un mur le long de la frontière
Mexicaine afin d’empêcher les immigrants, pour la plupart d’Amérique du Sud,
d’affluer dans ce pays qui, paradoxalement c’est construit grâce à
l’immigration.
Nous n’oublierons pas que pendant l’été 2006, la police des
frontières Espagnole a ouvert le feu sur des Africains tentant de passer un mur
grillagé faisant un nombre conséquent de victimes. Ces hommes, dont le seul
péché était d’aspirer à une vie meilleure, sont morts, et ce sans que le monde
occidental en soit choqué.
Alors, oui, l’homme qui émigre, colonisé ou non, qui s’exile, est perturbé psychologiquement et le conflit
intrapsychique naît bien avant de rencontrer l’Autre.
Le rapport entre les groupes, peut donc être ici, constitutif du conflit
d’intérêt que nous avons expliqué plus haut. Comme pouvait l’être celui des
immigrés dans les années 60-70 du siècle dernier. Cependant celui qui immigre
n’est pas préparé à faire face à la fréquence du stress atypique rencontré et
cela dès son départ. Car, la plupart des immigrants viennent de sociétés sédentarisées
dont les moyens défensifs proposés par leur culture ne peuvent en atténuer le
choc.
De plus, une fois établit dans le pays d’accueil, la difficulté du
réfugié est de pouvoir introjecter les moyens défensif de la société dans
laquelle il s’installe, en mobilisant sa capacité « d’adaptabilité
créatrice » qui lui permettra de relever le nouveau challenge qui lui fait
face. Encore faut-il que les possibilités lui en soient données. Effectivement,
le conflit psychique à l’œuvre dans cette situation se situe, aussi, au niveau
du segment inconscient de la personnalité ethnique. Sans guide, l’individu dont
la culture ne permet pas, dans ce nouveau pays, d’activer des défenses afin
d’affaiblir son conflit ne peut se retrouver. Le modèle culturel dans lequel il
évolue n’est pas compatible avec le sien.
Ainsi, pour l’immigré des anciennes colonies Françaises, perturbé par la
colonisation, par son immigration et le modèle culturel différent qu’il
découvre, sont autant d’obstacles à l’éducation de ses enfants qui sont dus à
la perturbation de la personnalité ethnique de ces individus. Ce constat nous
permet de mieux comprendre les difficultés que rencontrent les enfants,
Français, de ces anciens colonisés dans notre société.
La culture française, par le biais de sa langue parlée mais aussi écrite,
permet, quand nous la maîtrisons, d’exprimer, de revendiquer ou d’exposer
clairement les problèmes, les conflits qui nous perturbent. Le langage est
sûrement en tête de liste de la hiérarchie préférentielle des défenses de notre
culture. G. DEVEREUX nous dit : comme les minorité d’une société, les
étrangers « n’ont pas accès aux importants moyens de défenses culturels
que la culture réserve aux classes privilégiées »[1].
Notamment la non maîtrise de la langue empêche une insertion correcte au sein
de la société. Il est facile de vérifier cette hypothèse en observant le nombre
de Français issus de l’immigration accédant à des postes importants dans notre
société. D’ailleurs pour tenter de palier ce phénomène, l’idée du moment serait
d’appliquer une discrimination positive. Cela dénote d’un réel problème, même
si ce n’est pas la solution. Par exemple, nous pouvons supposer que les
émeutiers des évènements de Novembre 2005, s’ils avaient introjecté le moyen
défensif du langage parlé et écrit, auraient pu revendiquer un meilleur
traitement, par le biais de lettres ouvertes et de déclarations collectives
dans les médias. Ils n’auraient peut être pas utilisés comme moyen de
communication l’incendies de voitures, d’écoles ou de bibliothèques.
Un autre exemple, pour confirmer ce que nous avançons, est le fait que le
concours d’entrée à Science Po a des critères d’admission différents selon
qu’un candidat provient ou non d’une ZEP[2] . Un
des indices corroborant notre propos est le fait, que même les élites de ce
pays reconnaissent implicitement, que pour ces minorités la langue comme
défense culturelle n’est pas suffisamment acquise.
Néanmoins, dans leurs transmissions la culture et les traditions se
transforment, évoluent. Les nouvelles générations mettent en place des défenses
qui n’existaient pas auparavant. Elles se situent, certes, à des niveaux plus
bas dans la hiérarchie des défenses culturelles, mais elles révèlent
« l’adaptabilité créatrice » de ces populations. Notamment, grâce à
l’humour bien spécifique de la banlieue, dont le psychanalyste Philippe LÉVY
trop éloigné de, ou par, ses origines de ce milieu, ne peut pas comprendre. À
la vue de l’exemple qu’il donne pour soutenir son hypothèse qui est « s’il
existe une pathologie des banlieues, elle procède principalement d’une
perturbation dans la capacité de mise en place de l’Autre... »[3]. Il
image son exemple, par l’interpellation ironique ou Witz, que lui fait
un adolescent de Villetaneuse pour appuyer son argument. Nous nous demandons si
la moquerie peut être à la base d’une perturbation dans la capacité de la mise
en place de l’Autre. Sachant que l’humour dans la culture Française, et cela
depuis au moins le XIXème siècle avec des chansonniers comme A. BRUAND, tient
une place considérable, nous nous interrogeons sur les projections de ce
psychanalyste vis-à-vis de cet adolescent. Cependant, nous sommes sûr que ce
jeune, lui, possède bien le moyen défensif culturel qu’est l’humour et s’en
sert à bon escient afin de contenir le conflit que réveille, en lui, la vue de
ce psychanalyste.
De telles erreurs ne peuvent que l’égarer dans sa pratique quotidienne de
la psychanalyse. Car ne pas tenir compte, du fait, que l’humour, surtout pour
les classes défavorisées, est très souvent utilisé comme défense, ainsi que de
vouloir en faire un des aspects pathologique de la banlieue, est sûrement
déplacé. Mais cet exemple, nous montre bien l’importance de prendre la culture
au sens de l’Universelle dans un diagnostic. Faute de prendre ce phénomène en
considération on aboutit immanquablement à des erreurs d’appréciation.
Certains auteurs analysent la violence des jeunes comme la conséquence de
l’absence du père qui aurait laissé sa place à une mère archaïque. Pour
reprendre notre exemple des émeutes de Novembre 2005, si nous suivons leurs
conclusions, la cause de ce phénomène serait du à la démission du père,
remplacé par une mère archaïque laissant la libre expression des pulsions
violentes. Ces conclusions seraient éventuellement vraies, à supposer que les
perturbations de ces individus se situent au plan idiosyncrasique. C’est-à-dire
que les traumatismes soient localisés dans l’inconscient privé.
En fait, lorsque ses perturbations sont la cause des types de structures sociales, alors ces troubles
sont du ressort des désordres types[4]. En
effet, il est difficile de concevoir que les jeunes qui se sont révoltés en
France, pendant cette période, étaient tous victimes d’une pathologie telle que
schizophrénies, névroses obsessionnelles, etc. Ainsi l’explication donnée par
ces auteurs semble quelque peu hâtive.
A l’image de J-J RASSIAL nous disant : « Le social vient
confirmer le mépris du père]… [Ou bien cela pousse à l’appel à un Autre
archaïque, pré-paternel, maternel ou ancestral, non réduit par le nom-du-père,
dans cet intégrisme du fils à concevoir non pas comme traditionalisme]… [ Mais
comme recherche d’un fondement, d’un fondamentalisme antipaternel, dont
l’exercice n’est pas secondairement mais essentiellement terroriste au sens ou
ce qui s’oppose au père, c’est le pire »[5]. Nous
soulignons que pour valider son argument, il prend en exemple des groupes
(skinheads, supporters puis ethnique) qui du point de vue d’une analyse se
basant sur l’inconscient ne peut pas porter sur l’inconscient idiosyncrasique
mais bien ethnique. Si le social méprise le père, il n’y a pas de raison qu’il
ne méprise pas la mère, même si celle-ci est synonyme, ici, d’archaïsme. La
violence, dans le cas que nous évoquons, est du ressort de désordres types, car
non idiosyncrasique, au sens ou G. DEVEREUX l’emploi, c’est-à-dire déterminé
par le type de structure sociale. Développons cette idée. Aujourd’hui, les
pères des classes défavorisées au sein de la Famille sont toujours respectés.
Le père que ce soit du point de vue symbolique ou du point de vue de la réalité
quotidienne n’est sûrement pas « méprisé » tout du moins au niveau
familiale. Cependant la société française qui idolâtre la réussite sociale du père gagneur, relevant
les défis en écrasant ses concurrents alimente et pérennise non pas le mépris
du père mais sa négation pour les catégories sociales défavorisées. Même si la
réussite d’une vie ne peut se résumer à la réussite sociale. Ainsi cette misère
ne fait pas appel à un Autre archaïque, mais elle ravive les conflits
d’intérêts qui s’étayent sur la violence symbolique au sens ou le définit P. Bourdieu,
les préjugés et les stéréotypes qui appartiennent à l’inconscient ethnique de
ces populations. Ainsi la violence est du fait que la culture française ne
partage pas ses moyens défensifs culturels avec ces populations, qui se
retrouvant désarmées face aux situations de stress intensif qui éveille en elle
la peur, le doute et l’angoisse, font que les moyens défensifs qu’elles
inventent sont en dysharmonies ou déviantes voir dystoniques avec ceux
existants de la culture française. Notamment dans le cas des émeutes ou les
participants brûlent et vandalisent leur
quartier.
De plus, il continue « la forme d’expression privilégiée de cette
nouvelle délinquance n’étant plus le vol comme obtention d’objets de désir,
mais à l’extrême, le viol collectif comme appropriation collective des femmes
du père, et comme recherche d’une Autre jouissance. ». Cet homme est
visiblement très mal renseigné et il est plus intéressé par les mots d’esprit
qu’il fait que par son raisonnement intellectuel. Les viols collectifs dans les
cités ne sont pas une nouvelle forme de violence puisque cela existe depuis
1960, au moins. Nous sommes là devant le même souci que précédemment. Méfions
nous des projections que l’on peut faire lors d’une analyse d’un fait. Restons
humble face aux difficultés.
Pour terminer, je voudrai préciser que je ne remets pas en question
l’hypothèse de la mère archaïque qui existe dans les thèses psychanalytiques.
Je dis simplement qu’ici cette théorie ne peut pas justifier les comportements
violents de certaines catégories d’individus de la banlieue, car je le répète
notre analyse pour être crédible se situe sur le plan de l’inconscient ethnique
et non idiosyncrasique. En effet, en psychologie les nosographies de l’individu
sont différentes des nosographies sociales.
Ainsi, s’il doit y avoir une pathologie des banlieues, il est préférable
de l’analyser en terme de désordres types lesquels désignent les maladies
psychologiques propres au types de sociétés qui le produit.
Nous finirons en rappelant la mise en garde que G. DEVEREUX nous
fait : « Ce sont, du point de vue ethnopsychiatrique, les plus
malaisées à définir et les moins bien connues et étudiées. »[6].
Par conséquent, aujourd’hui, les problèmes de la banlieue, sont plus
difficiles à appréhender que certains pourraient le penser. Dans cette partie,
nous avons voulu montrer l’importance de l’approche ethnopsychiatrique dans le
diagnostic fait sur un groupe ou un individu.
La deuxième partie reste à venir ….
[1] G. Devereux, Essais
d’ethnopsychiatrie générale, 3ème édition, Gallimard, 1977, p. 12.
[2] ZEP : zone
d’éducation prioritaire.
[3] J-J. RASSIAL, y a-t-il une
psychopathologie des banlieues ? ,érès, Ramonville,1998, p. 18.
[4] G. Devereux, Essais
d’ethnopsychiatrie générale, 3ème édition, Gallimard, 1977, p. 73.
[5] J-J. RASSIAL, y a-t-il une
psychopathologie des banlieues ? ,érès, Ramonville,1998, p. 13.
[6] G. Devereux, Essais
d’ethnopsychiatrie générale, 3ème édition, Gallimard, 1977, p.
62-63.
|